Les mondes d’Eden : chronique d’une exploratrice quantique
Ce matin-là, le monde semblait suspendu entre deux battements de cœur. Le soleil s’attardait sur le bord de la tasse, la vapeur montait en arabesques, et j’ai pensé : peut-être qu’à chaque goutte de café, une autre réalité commence.
Ça paraît ridicule, dit comme ça. Et pourtant, cette idée m’accompagne depuis que j’ai rencontré la physique quantique. Elle s’est glissée dans ma vie comme une inconnue fascinante : silencieuse, insaisissable, un peu moqueuse.
— Vous cherchez des réponses, m’a-t-elle soufflé un jour, mais moi je n’offre que des possibilités.
Depuis, je vis avec l’impression d’habiter une maison à mille pièces dont je n’ouvre jamais que deux ou trois portes. Derrière les autres, peut-être d’autres moi, des versions hésitantes ou audacieuses, marchent dans d’autres matins.
Le laboratoire des mondes flous
C’est dans une pièce sans fenêtres, au sous-sol d’un vieux bâtiment universitaire, que j’ai vu pour la première fois une expérience quantique. Des lasers couleur rubis traversaient le silence, des détecteurs cliquetaient comme des insectes nerveux, et le chercheur, un homme mince au regard fatigué, m’a dit :
— On ne regarde jamais directement. On mesure les traces. Ce que l’on voit, c’est l’ombre d’un événement qui se joue ailleurs.
Ailleurs. Le mot a résonné comme un portail.
La physique quantique, m’a-t-il expliqué, ne s’intéresse pas aux objets mais aux probabilités. Les particules ne sont pas « ici » ou « là », mais un peu des deux. Elles existent dans une brume de possibles. Ce que l’on appelle état superposé.

C’est comme une pièce de monnaie qui serait à la fois pile, face et lancée dans les airs, tant qu’on ne la rattrape pas. Et quand enfin elle retombe, un seul univers s’impose, les autres s’effaçant, ou plutôt, continuant sans nous.
Pendant qu’il parlait, j’ai senti quelque chose se fissurer dans ma vision du monde. Peut-être parce que je portais en moi la même incertitude : celle de toutes les histoires que je n’ai pas écrites, de toutes les vies que je n’ai pas vécues.
La tentation d’Everett
C’est Hugh Everett, m’a rappelé le chercheur, qui osa poser l’hypothèse la plus folle : Et si toutes les possibilités existaient vraiment ?
Ainsi naquit la théorie des mondes multiples.
À chaque décision, à chaque mesure, à chaque battement d’aile : l’univers se diviserait. Dans un monde, vous restez. Dans un autre, vous partez. Dans un troisième, vous relisez les mêmes lignes en songeant que tout cela n’était qu’un rêve.

Cette idée m’a poursuivie longtemps.
Certaines nuits, j’imagine mes autres moi comme des constellations : la voyageuse aux cheveux emmêlés, la scientifique patiente, l’écrivaine perdue dans un café d’une autre dimension. Il n’y a jamais de jalousie entre nous, juste une reconnaissance muette. Une sorte d’amour fraternel à travers les mondes.
Mais aucun fil ne nous relie. C’est la règle. Les univers ne communiquent pas, comme des globes de verre séparés par le vide. Seule la littérature ose percer cette membrane.
Quand la fiction s’en mêle
Les écrivains ont ce privilège étrange : ils peuvent traverser les lois sans les enfreindre.
Là où le physicien mesure, l’auteur rêve.
Dans mes carnets, les notions de superposition et d’effondrement deviennent des métaphores.
La superposition, c’est tout ce que nous pourrions être.
L’effondrement, c’est le moment où la réalité choisit, ou plutôt, où nous choisissons de regarder.
Et les univers multiples ? Ce sont nos choix inachevés, nos regrets, nos élans interrompus.

Dans Animal Sentinelle, j’ai laissé Eden et Darpana vivre dans cette logique. Deux visages d’une même conscience, séparés par une faille du réel. L’une avance dans la lumière, l’autre dans une ombre à la géométrie changeante. Quand leurs mondes se touchent, la réalité tremble, comme un tissu trop tendu.
Leurs pouvoirs sont faits de cette tension : plusieurs formes, plusieurs vérités, possibles à la fois. Jusqu’à ce qu’une seule subsiste. Et dans ce passage, quelque chose se perd toujours.
L’amour lui-même, ici, défie la distance : un sentiment qui se comporte comme des particules intriquées, liées pour toujours quelles que soient les dimensions qu’on leur impose.
Le murmure du réel
Parfois, j’ai peur de devenir transparente à force d’écrire ces mondes. Comme si, à force de scruter la frontière entre la science et le rêve, je risquais de tomber dedans.
Mais alors je me souviens de cette scène au laboratoire : la lumière du laser traversant la poussière, fragile et pure.
Le chercheur avait dit :
— Rien de ce qu’on observe n’est détruit. Tout se transforme, tout persiste.
Peut-être que c’est ça, le secret du multivers.
Pas une infinité de réalités étrangères, mais un chœur de variations d’une même musique.
Et lorsque j’éteins la lampe, que le monde autour de moi s’efface dans l’obscurité, je me demande… dans combien d’autres univers je termine cette phrase autrement.
Peut-être dans quelques-uns, j’ai encore du café.
Peut-être, même, que c’est là-bas que je vous écris.

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