Tu te souviens de l’époque où les héroïnes d’action servaient surtout à pousser des cris très convaincants pendant que le héros s’occupait de tout le reste ? On dirait presque un vieux mythe désormais. Aujourd’hui, elles arrachent le volant des mains du mec en disant calmement : « Laisse, je gère. » Et, quelque part, tout notre imaginaire a changé avec ce simple mouvement de poignet.

Au cinéma, des figures comme Ripley dans Alien ou Sarah Connor dans Terminator ont brisé quelque chose de très ancien dans la façon de raconter les histoires. Elles ont peur, elles tombent, elles se trompent, elles sont épuisées… mais ce sont elles qui prennent la décision finale, ce fameux geste qui sépare les survivants des victimes. Elles ne sont plus la récompense du héros ni le dommage collatéral élégant : elles sont le centre de gravité du récit, l’endroit exact où se joue la survie du monde, du vaisseau, de l’enfant, de l’avenir.

Une héroïne, ce n’est pas simplement un héros auquel on aurait changé le prénom et la coupe de cheveux.
Elle emmène l’histoire ailleurs.
Son corps n’est pas perçu de la même façon, sa colère non plus, ni sa violence, ni même son refus de se sacrifier gentiment. Quand elle se bat, le texte raconte aussi autre chose : les attentes qui pèsent sur elle, les injonctions contradictoires, la fameuse pression à être à la fois forte, douce, raisonnable, disponible… et, si possible, toujours impeccable sur les affiches. Une héroïne d’action, par sa seule présence, met à nu ce décalage entre ce qu’on attend d’elle et ce qu’elle doit devenir pour survivre.
C’est là que le choix de l’auteur ou de l’autrice devient intéressant. Pourquoi décider que la personne qui court, qui frappe, qui commande, qui échoue, qui recommence… sera une femme ? Parfois, la réponse est simple : parce qu’on a envie, enfin, de voir des femmes au centre des histoires qu’on aime. Parce qu’on a grandi à regarder des héroïnes reléguées à la marge et qu’on veut offrir autre chose, surtout aux lectrices qui n’en peuvent plus de se projeter dans le personnage secondaire « attachant mais pas décisif ». Mais souvent, c’est aussi un choix thématique : une héroïne permet d’explorer le corps, la peur, la maternité (ou son refus), le désir, la honte, la rage, sous un angle que le regard social rend différent, parfois plus tranchant.
Il y a également un plaisir très particulier à écrire une femme qui refuse poliment – ou pas du tout – de s’excuser d’exister, d’être compétente, dangereuse, ambitieuse. On peut s’autoriser la princesse qui sauve le chevalier, la mère qui refuse d’être uniquement un ventre sacrificiel, la jeune fille discrète qui, au lieu de rester dans l’ombre, finit à la tête d’une armée, d’une rébellion ou d’un vaisseau spatial en miettes. L’humour naît souvent là : dans ce léger décalage entre ce que les autres personnages s’attendent à voir et ce qu’elle fait réellement.

Le fameux « Ah, mais… c’est toi la menace ? » qui arrive un peu trop tard pour eux.
Pour moi, en tant qu’autrice, choisir une héroïne d’action, c’est presque un double geste. J’écris une aventure avec des courses-poursuites, des combats, des décisions impossibles, mais j’écris aussi une manière d’être au monde quand on est femme. J’explores ce que ça signifie de prendre la parole, de prendre les armes, de prendre de la place, dans un univers qui, très souvent, n’était pas construit pour ça. Et mes héroïnes deviennent alors des réponses possibles à une même question : que fait une femme quand on lui dit que son rôle est d’attendre, d’être sage, d’être belle, d’être silencieuse… et qu’elle, très calmement, décide d’être dangereuse à la place ?
Au fond, choisir une héroïne, c’est accepter que mon histoire ne se contentera pas d’exploser des trucs. Même si, rassure-toi, on peut garder les explosions, c’est joli. C’est aussi accepter qu’elle interrogera, de biais ou en pleine face, le système qui a fabriqué les monstres, les robots, les tyrans, et parfois même les attentes des lecteurs. Et moi, plume en main, je peux décider si mon héroïne brise des crânes, des chaînes, des malédictions… ou tout ça à la fois, avec le petit sourire en coin de celle qui sait très bien qu’on ne l’attendait pas là, mais qu’elle ne compte plus repartir.


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